Lecture : Souvenirs d’un militant révolutionnaire à Renault-Billancourt, Paul Palacio, 2022

 

Souvenirs d’un militant révolutionnaire à Renault-Billancourt, Paul Palacio, 2022

Résumé: 

Paul Palacio, enfant de commerçants, grandit dans un quartier ouvrier où sa mère tient un café-restaurant. Il se politise très jeune, au contact de son frère émancipé, dans le contexte de la guerre d’Algérie et de la répression des luttes. En 1966, il entre à l’usine Renault et rejoint le groupe Voix ouvrière, où il reçoit une formation marxiste. Affecté à l’usine Seguin, immense complexe industriel, il est rapidement élu délégué du personnel. Alors que les discours sont pessimistes à l’époque quant aux possibilités d’une grève générale, Mai 68 éclate. De multiples tensions émergent entre les appareils CGT/PCF, les militants révolutionnaires et les jeunes étudiants radicalisés.

Après sa rupture avec la CGT, et alors qu’il se trouve dans une position délicate vis-à-vis de la direction, Paul Palacio accepte un mandat au sein de la CFDT. Il livre alors son point de vue sur les grandes grèves qui traversent Renault : celle de 1973 pour la revalorisation des statuts, qui agite successivement les ateliers, puis celle de 1975, déclenchée après des négociations infructueuses autour des salaires. Dans les années 1980, marquées par la participation du PCF au gouvernement, les luttes sont profondément affectées par cette orientation, la CGT ne se positionne pas comme l’auteur et son organisation l’auraient souhaité. Vient finalement le temps de la fermeture, Billancourt est condamnée, s’ensuit une lente agonie du site jusqu’à sa fermeture définitive en 1992.

Critique:

L'établi durable 

Souvenirs d’un militant révolutionnaire à Renault-Billancourt, édité par Les Bons Caractères dans la collection Témoignages, rassemble, comme son nom l’indique, des récits d’engagement, notamment au sein de la classe ouvrière. Ce témoignage, bien qu’assez court, n’en demeure pas moins pertinent.

Le récit se concentre exclusivement sur les luttes ouvrières à Renault-Billancourt entre 1966 et 1992. Il s’agit d’un témoignage relaté tel que l’auteur a vécu les événements, en tant qu’ouvrier et militant syndical. Il offre un bon aperçu du climat politique et de ses évolutions au gré des événements nationaux. L’auteur insiste peu sur son engagement au sein de Lutte ouvrière. Néanmoins, l’œil averti reconnaîtra sans difficulté la prose d’un militant trotskiste, particulièrement dans le rapport conflictuel entretenu avec la CGT. Il faut rappeler qu’à cette époque les affrontements intersyndicaux pouvaient aller jusqu’à l’agression physique, et qu’il n’était pas rare d’être éjecté d’une centrale syndicale pour des motifs d’obédience politique.

Si le destin des "établis", jeunes militants maoïstes embauchés à l’usine pour militer, est bien connu dans la littérature, notamment grâce à l’ouvrage de Robert Linhart paru en 1978, celui des militants trotskistes l’est beaucoup moins. L’ouvrage se montre relativement discret sur cette question. Bien que l’auteur ne cache pas son appartenance à Lutte ouvrière, il livre peu d’éléments sur l’articulation entre la conduite des luttes et son militantisme organisationnel. Le cœur du récit réside clairement dans l’opposition avec la CGT et les directions qualifiées de réformistes, chaque grève, chaque événement est analysé à la lumière des positions prises par les appareils syndicaux.

Paul Palacio livre également des éléments sur la vie quotidienne dans cet immense complexe industriel. Les rapports avec la direction, la discipline, l’aventurisme des maoïstes, les sanctions, ainsi que la lutte menée contre son propre licenciement rythme l'ouvrage. Là où les établis n’ont été, pour la plupart, que de passage, Palacio inscrit son engagement dans la durée, offrant un récit rare de militants trotskistes nés dans la classe ouvrière et y ayant fait toute leur carrière. Bien sûr, le récit est personnel et ne donne pas la parole à la CGT mise en accusation. Il offre néanmoins un aperçu éclairant de la doctrine trotskiste et de son rapport au réformisme. Si la charge est parfois dure, l’ouvrage a le mérite de restituer le point de vue d’un ouvrier politisé au sein de l’usine, à une époque où il était encore permis d’espérer un autre monde.

Palacio, Paul. Parcours d’un militant révolutionnaire à Billancourt. les Bons caractères, 2022. Témoignages.
 
 Grève et manifestation à l'intérieur de l'usine de Renault-Billancourt en Mai 1968. L’usine emploie alors près de 21 000 ouvriers, dont un tiers d’étrangers © Gerald Bloncourt/Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration
Grève et manifestation à l'intérieur de l'usine de Renault-Billancourt Mai .© Gerald Bloncourt

 

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