Lecture : Putain d’usine, Jean-Pierre Levaray, 2007
Putain d’usine, Jean-Pierre Levaray, 2007
Résumé
En 1973, Jean-Pierre Levaray, la tête pleine de rêves et d’espoir, se fait embaucher dans une usine appartenant à Total. Il compte y rester quelques années, le temps de constituer des réserves avant de prendre le large. Il y restera finalement jusqu’en 2015. Putain d’usine est une succession de petites chroniques dépeignant la vie sur un site classé Seveso.
Au fil de cette longue carrière, l’auteur est confronté à de multiples accidents. Il frôle la mort en 1989 après avoir accompagné des intervenants sur une fuite qui se termine par une explosion. Il est aussi témoin de la déchéance de plusieurs de ses collègues qui, par ennui ou déception, sombrent dans l’alcool. Parfois, le récit vire au fait divers insolite sur fond de frustration accumulée : alcool et engin de chantier ne font pas bon ménage, surtout lorsque la maison du patron est visée et que le bulldozer est conduit par un ouvrier licencié.
Putain d’usine, c’est également la vie quotidienne à l’entreprise : la routine, le travail posté qui use les corps et prive les ouvriers de leur entourage. C’est l’équipe de nuit et le retour aux angoisses primaires face à un reflet ou un bruit suspect dans la pénombre. Bien sûr, tout n’est pas que noirceur. Il y a la grève tant attendue, ce moment où tout est renversé et où le pouvoir de la direction ne compte plus ; les casse-croûtes qui apportent un peu de joie et, parfois, un peu de vin dans les cœurs. Néanmoins, l’usine reste l’usine, et Levaray demeure hanté par les morts, les regrets et le temps qui passe.
Critique :
Putain d’usine est l’adaptation en bande dessinée des textes de Jean-Pierre Levaray, née de sa rencontre avec le dessinateur Efix, les détails de cette collaboration sont d’ailleurs fournis en annexe. Parue en 2007, cette BD s’appuie sur le premier tome des chroniques de Levaray, publié en 2002. Depuis, l’auteur a poursuivi ce travail autobiographique avec plusieurs volumes parus en 2008 et 2010.
Levaray plonge le lecteur dans sa vie d’ouvrier de l’industrie chimique. Le récit n’est pas chronologique mais thématique, avec en fil rouge l’ennui, les risques et la lutte. Le choix du noir et blanc par Efix colle parfaitement à l’ambiance. Ce parti pris, fruit d’un véritable travail de réflexion à deux, permet de rester au plus près des sensations et des pensées de l’auteur. La mort qui rôde, l’ennui qui étire le temps, les substances pour tenir, alcool, médicaments, café, cigarettes ne sont jamais bien loin. L’environnement lui-même est vicié, et les catastrophes industrielles, type AZF, sont présentes dans tous les esprits.
Le trait d’Efix, volontairement simpliste, fait mouche. Parfois proche d’une esthétique enfantine, il parvient pourtant à provoquer le rire, quand ce n’est pas une larme. L’alternance du noir et du blanc permet de marquer les tempéraments, l’autorité, les sentiments qui se dégagent des personnages, sans surcharge.