Lecture : Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui, 2014


Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui, 2014

Résumé:

Le récit d'Anthony commence à partir de son échec scolaire en seconde. Anthony, malgré des parents bien insérés socialement, ne trouve pas sa place à l’école. Il vit mal les exigences scolaires et ne parvient pas à rentrer dans le rang. Une voie semble pourtant s’ouvrir avec la possibilité de devenir moniteur de ski, mais il échoue en raison de son niveau scolaire. À 17 ans, il enchaîne ses premiers boulots. Il commence par distribuer des journaux gratuits à cinq heures du matin, puis travaille de nuit dans un bar délabré. Lassé après quelques mois, il passe par Decathlon puis se met en quête d'un travail plus stable.

Il passe alors son CACES, Certificat d'aptitude à la conduite en sécurité. C’est sa première réussite et il en est fier. Il sait que la logistique est un secteur en développement et qu’il y aura du travail. Les premières missions arrivent, mais après quinze jours de manutention lourde, épuisé, il démissionne et se retrouve blacklisté par son agence d’intérim.

Il tente ensuite un bac professionnel, mais retrouve un cadre scolaire qu’il rejette, l'ambiance infantilisante, les professeurs le traitant comme un adolescent alors qu'il a passé la vingtaine et ne vit plus chez ses parents. L’enchaînement des entreprises lui permet alors de saisir la réalité du travail dans les entrepôts. Il prend conscience de la surcharge de travail, la discipline stricte, l'absence de syndicats dans les petites boites. Il observe chez ses collègues une forme de résignation qu'il n'accepte pas. Les horaires décalés sont ce qu’il supporte le moins. Il constate que le CDI est souvent un piège dans ce secteur, synonyme de mauvaises conditions et de pénurie de main-d’œuvre qui révèle surtout la dégradation des conditions de travail.

Anthony décrit le monde du recrutement comme une comédie, il faut faire semblant d’adhérer, gonfler son CV, séduire sans y croire. Après des tentatives dans la vente et le porte-à-porte, qu’il identifie comme des arnaques, il se tourne vers une formation d’ambulancier, mais y retrouve une logique de rentabilité sans empathie. Il retourne finalement à la logistique, tout en continuant de réfléchir à son avenir, envisageant peut-être une reprise d’études.

Critique : 

Les Éditions du Seuil ont publié, à l’initiative du sociologue Pierre Rosanvallon, une collection intitulée Raconter la vie, composée de récits écrits par des acteurs issus de différents secteurs de la société. Parmi la vingtaine d’ouvrages parus, aux côtés de noms comme Annie Ernaux, François Bégaudeau ou Cécile Coulon, figure le témoignage plus discret d’un ouvrier de la logistique. De l’auteur, on ne connaîtra que son prénom et son âge : Anthony, 27 ans. Il retrace une dizaine d’années de sa vie d’ouvrier précaire, sans qualification, dans la France périphérique.

Le récit traverse plusieurs secteurs d’activité, mais s’attarde surtout sur celui de la logistique, secteur en pleine expansion porté par le boom de l'e-commerce mondialisé. Si le CACES y apparaît comme un graal ouvrant l’accès à l’emploi, la réalité décrite est bien différente. Anthony décrit un monde du travail sans scrupules, fait de postes extrêmement physiques, de manutention lourde, d’emplois instables, parfois illégaux. La recherche d’emploi permanente met au jour un système avec lequel la santé des travailleurs pèse peu, se plaindre ou abandonner une mission conduit à l’infantilisation, voire à l’exclusion pure et simple des agences d’intérim.

L’auteur se situe lui-même dans une famille de la petite classe moyenne. Son rapport conflictuel à l’institution scolaire, qu’il rejettera une seconde fois lors d’une tentative de bac professionnel, n’est qu’esquissé. Le récit se concentre avant tout sur le travail et laisse de côté les processus de socialisation ou le rapport familial à l’école. Anthony n’exige pourtant pas l’impossible, il voudrait un poste stable, mais le chemin pour un décrocheur sans expérience et semé d'embuches. C'est cette galère qui en appelle d'autre qu'Anthony nous fait ressentir dans une narration simple et pragmatique.

L'éditeur ne précise pas les modalités d'écriture, on sent le ton d'un entretien à deux mais peu importe, le texte fait mouche. Publié en 2014, il résonne d’autant plus aujourd’hui que les entrepôts logistiques se multiplient, suscitant à la fois espoirs économiques et oppositions écologiques et sociales. La logistique s’impose déjà comme l’une des industries centrales du XXIᵉ siècle, il est donc logique qu’émergent, avec elle, de la littérature produite par ces nouveaux prolétaires.

Anthony. Moi, Anthony: ouvrier d’aujourd’hui. Raconter la vie-Seuil, 2014. Raconter la vie.
 
 

 

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