Lecture : Le journal d'un manoeuvre, Thierry Metz, 1990

 Le Journal d’un manœuvre, Thierry Metz, 1990
 

Résumé : 

Thierry Metz (1956-1997), poète autodidacte et ouvrier du bâtiment, nous livre un journal tenu de juin à novembre 1990 dans la ville d’Agen. Sous forme de bribes, il relate son embauche comme manœuvre intérimaire sur un chantier qui doit transformer une ancienne fabrique en résidence de luxe. Placé au bas de la hiérarchie, en dessous des maçons, il se voit confier les tâches les plus simples, mais aussi les plus physiques. Le journal suit l’avancement du chantier jusqu’à son achèvement, avant son départ vers une nouvelle mission.

Le texte s’ouvre sur l’arrivée du débutant fraîchement débarqué sur le chantier, la découverte de l’environnement, de l’équipe et l’observation des collègues plus expérimentés maniant les outils avec assurance. Au fil des pages, l’auteur consigne les réflexions du jour, les échanges avec les collègues, l’avenir dans le métier, la routine qui s’installe, le silence et l’état d’esprit sur le chantier. L’écriture décrit l’enchaînement des gestes et des stigmates, il faut manier la pioche et la pelle, soulever des charges et s'endurcir les mains. Le chantier avance et la résidence s’élève, mais il faut chaque jour revenir et recommencer la besogne, jusqu'au week-end, puis jusqu’à l’achèvement de l’ouvrage, avant de reprendre ailleurs...

Critique : 

 Le Journal d’un manœuvre livre des bribes d’un chantier, depuis les premiers coups de pioche jusqu’à l’achèvement de l’ouvrage. Le texte, relativement court (environ 120 pages), se compose de pages couvrant parfois une journée de travail. Celles-ci alternent dialogues, prise de notes et réflexions, allant de quelques mots à plusieurs paragraphes. L’ensemble adopte la forme d’un journal intime, où l’écriture semble répondre à une nécessité de consignation presque immédiate.

La lecture est fluide et peut paraître aisée, mais elle exige pourtant une attention soutenue. Les variations de style sont nombreuses et l’usage fréquent de la métaphore invite à la relecture. Thierry Metz n’hésite pas à interrompre le fil du propos par des phrases très brèves, de temps en temps réduites à trois mots. Cette brièveté donne au texte une certaine densité, mais peut aussi désorienter un lecteur peu familier de ce type d’écriture.

Si le chantier constitue le fil conducteur du journal sur cinq mois, les sujets abordés varient de la pénibilité du métier, des échanges avec les collègues et le chef de chantier, le repos, ou encore les pensées qui surgissent. Metz décrit un quotidien ouvrier ancré dans le réel, sans dénigrer le travail manuel ni chercher à l’enjoliver. Le journal ne sert pas à régler des comptes, même si certaines métaphores suggèrent la surveillance hiérarchique ou l’indifférence des donneurs d’ordre face à la fatigue physique inhérente à ce type d’emploi.

L’ouvrage se distingue davantage par sa forme que par son propos. Le journal est un exercice courant, mais Metz adopte ici une écriture poétique, qui met à distance les émotions les plus sombres. La dureté du travail est présente sans être martelée, au risque toutefois d’atténuer la conflictualité.

On ne saurait recommander ce texte comme première lecture du genre. Des ouvrages plus linéaires et accessibles, tels qu’À la ligne de Joseph Ponthus, offrent une entrée plus immédiate. Pour autant, ce journal atypique occupe une place singulière dans la littérature ouvrière. Une fois le style apprivoisé, on revient plus aisément à cette poésie rare, issue d’un milieu et d’une époque où elle demeure peu représentée.

Metz, Thierry. Le journal d’un manoeuvre. Avec Jean Grosjean, Gallimard, 2020. Folio 4007.

 

 

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