Lecture : Johnson m'a tuer, Louis Theillier, 2014

 

Johnson m’a tuer, journal de bord d’une usine en lutte, Louis Theillier, 2014

Résumé :

Le 31 janvier 2011 à Bruxelles, Louis Theillier, employé dans une usine de métaux précieux, se rend à son travail et y perçoit une ambiance étrange. Alors qu’il se dirige vers son poste, une assemblée générale se prépare, il comprend que son usine va fermer, la production délocalisée en Macédoine, trois cents travailleurs licenciés. Ainsi commence l’histoire de cette bande dessinée, centrée sur une usine moyenne, inconnue du grand public. Les ouvriers et les employés, bien décidés à se mobiliser, entament la lutte. Tandis qu’ils se constituent un trésor de guerre pour faire pression, les syndicats prennent en charge les négociations avec la direction.

Pris entre l’envie d’en découdre et la nécessité de continuer à produire pour percevoir leur salaire, les travailleurs oscillent entre blocages et actions médiatiques afin de peser sur les discussions. C’est dans ce contexte que Louis Theillier commence à dessiner la lutte et à la diffuser sur un blog. Le succès est tel que plusieurs centaines d’exemplaires sont imprimés et diffusés auprès des salariés et de la presse. Les négociations s’éternisent, l’ennui et l’usure s’installent dans l’entreprise. Limiter la casse semble devenir la seule issue possible pour cette petite usine.

De son côté, la direction cherche à accentuer la pression, elle embauche des agents de sécurité prêts à intervenir, puis exploite une rumeur de séquestration des négociateurs pour revenir sur ses engagements. Les syndicats sont contraints de reprendre les discussions dans un cadre jugé moins hostile. La fermeture finit par être actée, avec des primes négociées plus avantageuses pour les cadres et les employés. Les ouvriers se sentent lésés, mais le plan social est voté et accepté.

Critique :

Louis Theillier, passé par une école d’art avant son embauche à l’usine, livre ici un témoignage sur une usine en lutte, centré sur le déroulement du conflit, les actions menées et les réactions des ouvriers face à l’annonce de la fermeture. Sur une période de quatre mois, dans un style proche de l’esquisse, il restitue pas à pas cette mésaventure au bic noir.

À la fois acteur et témoin, l’auteur rend compte, dans ce journal de bord, des hésitations et des réticences de ses collègues, tiraillés entre colère et résignation. Il restitue avec justesse les tensions propres à ce type de conflit : d’un côté les jusqu’au-boutistes, favorables à l’action directe et radicale ; de l’autre, ceux qui attendent des résultats des syndicats extérieurs venus négocier en leur nom, parfois au détriment des aspirations des salariés eux-mêmes.

Le style sobre, au bic, rend un hommage fidèle au milieu ouvrier. On reconnaît les mimiques, les expressions des corps et des visages, les machines et l’environnement que l’on peut retrouver dans n’importe quelle usine, en particulier en période de lutte.

Cette bande dessinée offre ainsi un regard sur ces nombreuses usines petites ou moyennes qui ferment souvent dans le silence, sans réelle perspective de sauver les emplois. Le ras-le-bol domine, l’impatience tiraille les ouvriers qui se demandent bien à quelle sauce ils seront mangés. Louis Theillier parvient à exprimer ces sentiments contradictoires et à faire saisir la réalité de ces conflits, où se mêlent le désir d’en découdre pour ne pas se laisser écraser et l’envie que tout s’achève pour pouvoir tourner la page. La fermeture d’un site n’a rien de glamour, il manque parfois une étincelle ou une culture de la lutte interne pour aller plus loin. À sa manière, Louis Theillier aura participé, avec son bic, à visibiliser ce combat.

Theillier, Louis. Johnson m’a tuer [sic]: journal de bord d’une usine en lutte. Futuropolis, 2014.

 

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