Lecture : En salle, Claire Baglin, 2022

En salle, Claire Baglin, 2022

Résumé :   

Le récit s’ouvre sur l’entretien d’embauche de l’autrice chez McDonald’s pendant les vacances scolaires. Les questions classiques des ressources humaines sur la disponibilité et la flexibilité s’entremêlent à des souvenirs d’enfance, notamment celui de son premier repas au McDo. Les enfants trépignent d’impatience tandis que le père fait les comptes et rappelle le coût de ce type de sortie. Dès le départ, le travail au fastfood et la mémoire familiale se superposent.

La formation est expéditive et les premières difficultés apparaissent immédiatement. Les clients peuvent être désagréables et le rythme soutenu. L’autrice se souvient alors d’un voyage familial qui avait mal tourné, son père finissant par exploser sous la pression. Pendant ces périodes, le père gère mal la charge mentale et s’appuie largement sur la mère.

À la caisse, la voilà confrontée aux problèmes d'argents des clients qui s'excuse de payer en centimes, avouant avoir dû prendre dans la tirelire des enfants pour financer la sortie. Les galères du quotidien s’accumulent : commandes incohérentes, fuites d'eau, casques défectueux, il y a toujours quelque chose à faire. Les managers distribuent arbitrairement les tâches ingrates, nettoyage des toilettes, des salles, de l’extérieur. Le téléphone personnel est prohibé.

Le récit revient sans cesse à la figure du père, ouvrier, bricoleur, récupérateur de tout, racontant ses journées avant de s’effondrer devant la télévision. La maison familiale est saturée d’objets de récup', suscitant de la gène chez l'autrice.

La question de l’autorité traverse l’ensemble de l'ouvrage. Les managers pédants qui prennent des décisions absurdes, les gestes mécaniques et la douleur qu'ils finissent par susciter. L’autrice cherche à bien faire, accepte les heures supplémentaires sans discussion, portée par le dévouement collectif. Le récit s’achève sur une évaluation positive ouvrant la possibilité d’un poste de manager, tandis que le père, victime d’un accident électrique, refuse l’accident du travail par peur de perdre son emploi.

Critique :

Claire Baglin nous offre un témoignage direct de son passage au McDonald’s. Elle y postule durant une période scolaire qui semble se prolonger. Au fil du récit, elle livre des souvenirs de son enfance et de son adolescence, permettant au lecteur de comprendre sa trajectoire et son rapport aux travaux pénibles.

Le récit propose une description chronologique, froide et directe des tâches qu’elle doit accomplir. Le stress et la colère sont aisément perceptibles ; les scènes et les ressentis de l’autrice sont explicites. Le manager a toujours un œil sur « les équipiers », soufflant en permanence le chaud et le froid. Il s’agit de tenir les objectifs pour être dans les petits papiers, espérer atteindre un poste enviable, moins pénible, mais pénible tout de même. L’autrice donne à voir de l’intérieur ce dont on a déjà pu être témoin dans la vie ordinaire : des clients énervés, des commandes incomplètes, des livreurs en deux-roues qui s’impatientent, le ras-le-bol des salariés, l’absurdité du management et, bien sûr, le faire-semblant. Ici comme ailleurs, beaucoup doivent jouer la comédie, se rassurer, tenir, jusqu’à la démission qui ne manque pas d’arriver dans ce type d’entreprise. L’envers du décor est exposé sans détours: horaires en coupure, repas contrôlés et fliqués, infantilisation, interdiction du portable.

Le récit est entrecoupé de souvenirs d’enfance de l’autrice. Y sont évoqués le rapport d’une famille ouvrière au restaurant, aux sorties, aux vacances, aux objets. Le regard porté sur le père reste descriptif. Sans être aussi extrême que chez Édouard Louis, l’écriture est ici plus suggestive et permet d’appréhender le parcours de l’autrice ainsi que son aversion pour ce travail, qu’elle s’efforce pourtant d’exécuter le plus correctement possible. Peu à peu, elle se prend au jeu de l’aliénation, elle dépasse les objectifs, fait des heures supplémentaires pour ne pas laisser les collègues en plein rush, améliore son tempo, jusqu’à l’apparition de TMS ou d’une brûlure consécutive à un réflexe quasi automatique de la moelle épinière. Le cerveau semble alors capable d’intégrer que sauver un panier de frites vaut plus qu’une marque à vie sur le corps.

Avec un style incisif, Claire Baglin propose un récit traversé par plusieurs champs sociologiques, le travail, les relations amicales, les rapports de domination, la famille, avec ce père qui rentre, met les pieds sous la table, tout en piquant de temps à autre une crise. Elle décrit une attitude au travail oscillant entre docilité et insoumission et une fin cohérente avec ce secteur précaire, profondément pourvoyeur de maux.

Baglin, Claire. En salle. les Éditions de Minuit, 2022.
 
                                       
  

 

 

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