Lecture : Ce mur il faut l'abattre, Jean Olhagaray, 1999

Ce mur il faut l'abattre, Jean Olhagaray, 1999

Résumé: 

Jean Olhagaray naît en 1920 à Bayonne et meurt en 2011 à Saint-Jean-de-Luz. Issu d’une famille de travailleurs basques, son père est encaisseur à la compagnie du gaz et sa mère domestique. Il effectue des études au séminaire, en 1940 il est ordonné prêtre et en 1943 il est mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, il exerce alors comme aumônier.

Après la guerre, marqué par la déchristianisation du monde ouvrier, il s’inscrit dans le mouvement des prêtres-ouvriers et rejoint la Mission de Paris. Désireux de partager concrètement les conditions d’existence des travailleurs, il cherche rapidement à entrer dans le salariat. Il commence par travailler dans une petite entreprise artisanale, où il prend conscience de son inaptitude aux tâches techniques. Il décide alors de se former dans la métallurgie, notamment comme fraiseur, un secteur industriel à la fois pourvoyeur d’emplois et traversé par de fortes luttes sociales durant les Trente Glorieuses.

Confronté aux réalités du travail salarié, Jean Olhagaray s’engage syndicalement. Au début des années 1950, il se présente aux élections de délégués du personnel face au syndicat Force ouvrière. Licencié en 1952, il devient pendant neuf mois permanent syndical à la fédération des métaux de la CGT, avant de reprendre le travail en usine. En 1954, le Vatican, inquiet du rapprochement de certains prêtres-ouvriers avec la CGT et le Parti communiste français, ordonne la cessation de toute activité professionnelle salariée. Jean Olhagaray refuse de se soumettre à cette injonction et poursuit son engagement comme prêtre-ouvrier "insoumis".

Critique :

Ce témoignage d’un prêtre-ouvrier basque, sous forme autobiographique, s’il n’est pas unique, n’en demeure pas moins intéressant. La place de ces hommes est en effet rarement évoquée dans l’histoire du mouvement ouvrier. Le livre, qui débute au séminaire et s’achève à la retraite, propose un récit riche en détails, structuré en plusieurs séquences. Il débute par la socialisation primaire au Pays basque et au séminaire, se poursuit avec l’engagement dans la classe ouvrière comme prêtre-ouvrier, s'achève par la rupture avec Rome, obligeant l'auteur à poursuivre sa construction politique en dehors de l’Église.

Jean Olhagaray écrit de manière précise. Cette autobiographie permet de se familiariser avec cet univers tant elle regorge de détails, de personnages et de prises de position politiques. L’auteur fournit des éléments non seulement pour comprendre les conflits de l’époque, mais aussi pour appréhender sa condition de prêtre, ses doutes et l’évolution de sa foi. Le livre constitue également un témoignage précieux des conditions de vie et de travail durant les Trente Glorieuses. Il nous décrit la difficulté des tâches techniques et physiques, la minutie du travail industriel, à une époque où la commande numérique n’existe pas encore et où tout se fait à la fraiseuse traditionnelle. Les chambres occupées dans des conditions de grande précarité rappellent que le travail n’est pas seulement un engagement politique ou spirituel, mais aussi un moyen de subsistance. 

Cependant, le récit peut s’avérer complexe pour un lecteur peu familier de l’histoire du mouvement ouvrier, d’autant plus qu’il interroge deux univers en tension, le mouvement ouvrier et l’Église catholique. Tout ce que cela implique de scissions, d’acronymes, d’intrigues et de manœuvres est évoqué. Par ailleurs, la chronologie n’étant pas toujours respectée, les bonds temporels, parfois de plusieurs années, suivis de retours en arrière, nuisent à la clarté de la narration.

Pour autant, l’auteur restitue avec justesse le dilemme des prêtres-ouvriers insoumis. La laïcisation de la vie, les mariages qui en découlent, ainsi que les rapprochements autrefois improbables avec le Parti communiste français. On sent qu’Olhagaray avait à cœur de laisser une trace, un témoignage de ces hommes engagés durablement aux côtés de la classe ouvrière, dans une conception humaniste et militante de la foi chrétienne. Cette tension traverse l’ensemble du récit, sans jamais basculer dans le prosélytisme, d'ailleurs la conclusion permet d’appréhender pleinement l'évolution politique et spirituelle de l'auteur.

Ce prêtre-ouvrier n’a laissé qu’un ouvrage, clair et bien documenté, sans pour autant s’étendre inutilement. Témoignage d’une vie de lutte au service des autres, il éclaire le destin de ces hommes aujourd’hui en voie de disparition. Si, après Vatican II, le principe du prêtre au travail est officiellement autorisé, ils ne seraient plus que quelques dizaines encore en activité en France.

Olhagaray, Jean. Ce mur il faut l’abattre: prêtre-ouvrier de la Mission de Paris. Atlantica, 1999.
 
 
 

 

 

 

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