Lecture : A la machine, Yamina Benahmed Daho, 2021

 


 A la machine, Yamina Benahmed Daho, 2021

Résumé:

A la machine retrace la trajectoire de Barthélémy Thimonnier, inventeur de la machine à coudre, dont l’idée serait née en observant sa femme brodeuse. Pour échapper à la conscription, il se mutile les doigts et rêve de sortir de la misère des ateliers. Dès l’origine, son parcours est fait de compromis et de malchance, alors qu’il a mis au point une machine, il doit céder la moitié de son invention pour pouvoir déposer le brevet.

Un atelier parisien est lancé, mais les commandes militaires se révèlent décevantes et la collaboration s’interrompt. La vie parisienne étant trop chère, Thimonnier ne parvient pas à subvenir aux besoins de sa famille et se retrouve partagé entre le perfectionnement de sa machine et la nécessité de produire à marche forcée. L’atelier est finalement saccagé lors d’une révolte d’artisans hostiles à la mécanisation. Ruiné, il quitte Paris.

Parralèlement, l’autrice convoque ses souvenirs personnels à travers la machine à coudre de sa mère. Elle etait en admiration devant ses gestes, les robes cousues pour ses sœurs, les défilés improvisés, et le rappel constant du temps et du coût que représente la couture.

L’inventeur poursuit pourtant ses recherches. Témoin de la révolte des canuts à Lyon, il reste en marge, ne sachant plus s'il est ouvrier ou industriel. De retour dans son village, il perfectionne sa machine pendant des années, redépose un brevet et vend quelques exemplaires, sans jamais parvenir à assurer la stabilité de sa famille. Une nouvelle association lui permet de créer une petite manufacture et sa machine gagne en complexité, notamment avec des fonctions de broderie.

Mais les trahisons se répètent. À Manchester, son associé détourne l’argent destiné à sa femme, laissant Thimonnier dépossédé, tandis que Singer connaît la réussite qu’on lui connaît. Malgré une reconnaissance tardive, Thimonnier meurt dans la misère. Le récit se clôt sur l’autrice contemplant la machine de sa mère, devenue objet de mémoire, de transmission et de nostalgie.

Critique:

L’histoire vraie, bien que romancée, de Barthélémy Thimonnier nous plonge dans la France du XIXᵉ siècle, en pleine révolution industrielle, alors que les inventions se multiplient malgré la résistance des artisans.

Yamina Benahmed Daho s’appuie sur la machine à coudre précieusement démontée et emmenée lors de l’exil de ses parents vers la France. Cette machine, autrefois omniprésente dans les maisons, se fait aujourd’hui bien rare. À travers cet objet, l’autrice se questionne, nous questionne, et interroge même Thimonnier : qui est-il ? Un éternel ouvrier rejeté par la petite bourgeoisie ou un petit industriel malchanceux ? Sans doute ni l’un ni l’autre. Karl Marx pointait déjà cette contradiction des artisans, appelés à se rallier au prolétariat, les capitalistes finissant par les absorber. Thimonnier en fait les frais là où d’autres, comme Singer, profitent pleinement de son invention. Lui y laisse sa santé pour tenter de faire vivre sa famille et défendre sa découverte.

A la machine est ainsi à la fois un récit de lutte de classes, où chacun tente de trouver une prise pour ne pas sombrer, pendant que d’autres marchent allègrement sur la main qui produit. L’autrice livre un récit agréable, historique et nostalgique, mais jamais larmoyant, où se mêlent grande Histoire et rapport intime à la mère et l'histoire familiale. Un rappel d’une époque où le travail de la main produisait non seulement de la valeur d’usage, mais aussi une valeur sentimentale. Coudre prend du temps, c’est physique et l’autrice l’a appris de sa mère, Thimonnier, lui, l’a appris à ses dépens. 

Benahmed Daho, Yamina. A la machine. L’arbalète gallimard, 2021.






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